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  • Alexandre Moraj

Les Vacances d'Izambard

L'estomac ballonné, un peu à cause des pois chiches du couscous de la veille, un peu à cause du vin pétillant qui l'accompagnait, Izambard se leva tard, frappé d'un rude amollissement peu raccord pour un dernier jour. Non pas le dernier jour de ses vacances, il arrivait à peine de l'avant veille, mais le dernier jour de sa vie, qu'il aurait pu, le sachant, employer de bien plus belle manière. Pour ses vacances, qui se finiraient, par contrat, avec le terme de sa vie, cela ferait bien les affaires de l'hôtel dont les marges n'étaient pas encore revenues aux taux de celles d'avant les révolutions peinturlurées. La gouache louche des jours meilleurs coulait comme un masque de bouffon fait de mauvaise cire. La corporation du tourisme pressait vertement les démocrates vers l'autoritarisme dirigé, avec un certains succès selon les pontes donneurs de bons points, de bonnes notes, de bons taux. Cela se constatait dans les yeux moins hauts des locaux employés par l'hôtel, des yeux à hauteur convenable pour des gens de là-bas. Quand on y pense, tout va bien ici, c'est pas comme chez nous… Ah les vacances ! Avec un hoquet satisfait, Izambard se joignit aux consommateurs étrangers, ils ouvrirent tous, à quelques minutes près, leurs volets donnant sur la grande place du marché et purent vérifier, même de si loin, si les ambulants maintenaient bien un front commerçant et soumis à la fois, délice de toutes vacances en ces terres si pittoresques, si loin du gris et du métallique des cosmopoles du Nord rendues aux terreurs terroristes. Satisfaits et pareillement déguisés dans des peignoirs importés de Chine mais élégamment rapiécés aux armes de l'hôtel, les touristes prenaient leur collation du matin, au frais sur leur terrasse individuelle et ombragée, un air amusé de l'étonnant spectacle, cette grande scène qui s'offrait à eux, comme stipulé sur la brochure du voyagiste.



Izambard, qui payait le prix d'un supplément petit déjeuner américain, peinait à finir sa deuxième assiette de bacon au poulet mais grillé, et dut s'y reprendre à plusieurs fois, bien heureux que son ballonnement se soit apaisé des œufs et des tartines de bonnes baguettes au croustillant du terroir. Le beurre, par contre, n'était pas de son goût, ni la confiture, qui n'avaient rien à voir avec le goût des vacances et qui lui rappelait trop celui de la routine pour être convenable. Il le nota dans son petit carnet pour ne pas oublier d'en parler à la responsable. C'était un critère important, et même en ces terres un peu alourdies de tabous et d'interdits, la moindre des choses fut qu'on put se restaurer comme dans n'importe quel petit palace du monde civilisé, sans quoi les vacances étaient gâchées, selon ce monsieur dont le nez brillait d'un léger excès de bêtise repue.


Mâchonnant une datte, digérant, éructant discrètement, il observait le coin gauche de la place, là où hier après-midi, juste avant qu'il ne sombrât dans une lourde sieste, son regard bouffi s'était arrêté sur un enfant dont la tête dépassait à peine derrière son étale d'oranges. Dans le tohu-bohu du marché, marché permanent depuis que l'hôtel tournait ses fenêtres de ce côté de la ville, ce défaut avait attiré son regard. Il prit un moment pour savoir si l'enfant y était seul ou s'il attendait le retour d'un de ses parents. Qu'on fasse travailler un enfant ne le dérangeait pas, cela faisait partie du folklore, mais en rien cela ne le dispensait de travailler correctement. Et sa petite charrette, précisément décrépie, dont les rayons des roues semblaient rescapés de bien des nids de poule, si elle était possible dans le décor, gâtait pourtant l'ensemble. Les oranges, au lieu d'être empilées en pyramide, comme il se doit, étaient négligemment effondrées.


La veille au soir Izambard s'enquit du nom de la responsable des clients et, courtoisement, lui fit parvenir un billet pour l'inviter à prendre un rafraîchissement avant le repas. Une manière qui faisait des manières, et des bonnes, un point d'honneur pour lui afin de se distinguer du tout venant rencontré dans ce petit hôtel. Une grande italienne, jolie pour le poste quoiqu'un un peu trop bronzée pour la charge, le rejoignit et partagea un pichet d'eau délicieuse et glacée, et aromatisée à la menthe du pays. Lorsqu'il mentionna, après les formules d'usage sur le beau temps et les barbus, à défaut de parler de la pluie, trop rare pour être un sujet hypocrite, la faute du petit derrière la charrette aux oranges éboulées, l'italienne le rappela aux règles élémentaires d'un bon et beau séjour: il était impératif de respecter les heures d'ouverture des fenêtres, sans quoi ce genre de petites improvisations n'étaient pas à exclure. Le charme des civilisations orientales, le taquina-t-elle.


Ce matin, il avait beau fouiller la place des yeux et scruter chacune des quatre allées, il ne retrouvait ni l'enfant ni la charrette, mais se rassura de voir tout en place. Certes il y avait une autre allée, mais sa position ne lui permettait pas de la voir pleinement, cela était réservé aux touristes de l'étage supérieur dont la vue all inclusive embrassait tout, par contrat. Les quatre allées suffisaient bien, astucieusement espacées pour que l'on vit tout des tréteaux gavés de marchandises, et aujourd'hui il se contenta de voir comme prévu les tissus dorés, les colliers de nacre, les crèmes et les lunettes solaires, ce qui lui annonçait, avec une petite pointe d'excitation, qu'il pourrait bientôt sortir et se balader sur la plage et plus tard dans la vieille ville pour y déguster des grillades épicées.


L'hôtel n'avait que trois façades. La quatrième se ferait peut-être un jour vers la montagne, mais les actionnaires hésitaient. Les montagnes, comme chacun sait, sont le refuge de la subversion, et les vacances ne sont pas faites pour se subvertir, selon la maxime bien connue de Voltaire. Pour éviter toute conversion les organisateurs misaient sur la diversion, au choix, sucré ou salé. Izambard, rentré dans sa chambre, ferma les volets et laissa la porte fenêtre ouverte, afin que les rayons de soleil puissent baigner la chambre et lui s'en rafraîchir. Le temps du petit déjeuner et tout avait été nettoyé et parfumé par deux soubrettes, dont, s'il ne voyait pas leur visage dans leur empressement artistique à finir de lisser le tapis, il put admirer les croupes bien similaires à ce qu'en disait la brochure de métropole. Certes, il n'avait pas payé tous les suppléments, mais dans ces cloaques dorés pour le tourisme de masse on s'arrangeait de tout. Toujours il y avait un type louche dans le hall, tailleur pour les plaisirs de monsieur, joaillier pour les plaisirs de madame, ramassé dans une boutique, avec des bras très longs et l’œil crochu, ce qui lui permettait de cerner les besoins de chaque client en un tour de paupière. Bien qu'illégal, la prostitution, comme le cochon, se proposait aux touristes par l’intermédiaire de ces marchands-là. Par chance cela n'était pas aussi immoral qu'en Occident, et surtout pas pendant les vacances. Et pas cher, surtout pas cher, grâce en soit rendue aux banques centrales. Alors que les servantes s'excusèrent, dans une langue comique, et après avoir fermé les volets face à l'agression du soleil, du dérangement en tapotant les coussins du lit, lui, bonhomme, s'écrasa sur un fauteuil et les regarda, se demandant si le petit restaurant de viande vaguement argentine qu'il avait connu l'année passée se souviendrait d'un bon client comme lui. Sur ce songe bien saignant, il s'endormit devant le tableau des deux employés qui trimaient pour embellir ses vacances.


Bien qu'il eût un rêve sympathique dans lequel il égorgeait son supérieur, le supérieur de son supérieur, et un autre encore jusqu'à ce que le suprême supérieur le félicite et l'invite à sa table pour manger une salade, de mâche ou de nèfle, ce n'était pas si clair, il se réveilla en sueur, étouffé par une brise désertique qui montait de la plaine incandescente à cette heure. Évidemment, c'était l'heure d'ouvrir les volets, de fermer les fenêtres et de mettre la climatisation. La pièce retrouva une pleine lumière qui vint de suite mourir sur les tentures indiennes ou vietnamiennes qui couvraient le mur. De la très bonne qualité que le service technique avait dû tendre pendant son sommeil. Machinalement et malgré la chaleur que le douceâtre vrombissement des machines à fraîcheur n'avait pas encore liquidé, il vérifia que son flouz était bien dans sa poche. C'était le folklore, encore, ces billets sales qui traînaient de mains en mains, quelle ringardise de ces sauvages à ne pas faire confiance aux banques centrales et au pognon virtuel mais enfin c'était nécessaire pour flâner sur le marché pensa Izambard, qui hésita, dès lors, à contacter le vendeur de cravates. Il chercha en soufflant de sa grasse pesanteur la petite carte de visite qui devait se trouver dans le petit tiroir du chevet, grogna, et pesta contre son envie de luxure estivale qui montait et contre ces soubrettes à la morale douteuse d'avoir dérobé la traditionnelle carte de visite. Vaincu, il alla uriner dans sa grande salle de bain aux poignées de porte en marbre de Vitry et descendit, sans se laver les mains, par défi pour ces fripons qui lui gâchaient son envie de vacances, jusqu'au bureau de la réception.


Il avait posé sur la table son petit téléphone portable qui représentait trois mois de salaire de ces niakoués-là, et en faisait pivoter le couvercle avec mépris, que tout le monde la remarquât: sa richesse, si puissante et vénérable ici, quoique vainement médiocre dans son propre pays. Il n'y avait qu'une employée, occupée à répondre au téléphone. Il la regarda en y mettant toute sa stature clientissime, gonflant son jabot et rougissant à point le lobe de ses oreilles. Enfin elle raccrochait. D'abord il insista pour lui serrer la main et la remercier de le recevoir. La garce avait les yeux au niveau des trous, voire un peu plus haut, ce qui lui déplut fortement. Bref, il passait machinalement sa main sur le bureau, il l'essuyait, et demanda, après s'être enquis de la provenance de l'eau, les coordonnées du tailleur avec la rogue des bouledogues dont la commissure des babines suintent la pâtée. L'effrontée regarda par-dessus lui. Elle se reprit quand même, et confirma que le fournisseur d'eau avait changé, que les réserves étant épuisées aux quatre coins cardinaux, elles venaient maintenant d’Antarctique, ce qui était bien plus écologique pour les glaciers et les vendeurs de tarte à la crème. Quant au proxénète il s'était fait liquider dans un coin sombre et, par hasard, sombre et cardinal, laissant ainsi entendre que la religion n'y était pas pour rien. Elle ne dit plus un mot et répondit de nouveau au téléphone. Izambard était fou de sa superbe morgue. Ce mépris du client, cause de la chute des cours, bande de singes, pensa-t-il sans le vouloir. A coup sûr la responsable italienne n'était pas là, fourberie flagrante de subalterne, n'empêche cette traînée n'avait pas sa place sous ce tropique, même un si petit gourbi, et il le ferait savoir. Comme il ne bougeait pas, réfléchissant (ou peut-être pas), elle désigna un écriteau posé sur le bureau de la réception, un truc en plastique aux couleurs vives et passées à la fois, où en grosses lettres laides était asséné le règlement disciplinaire, et sa main gracieuse dessinait de petits cercles malins là où il était lourdement stipulé, par contrat, que ceux qui n'étaient pas dans leur chambre au moment du repas en seraient privés. Vaincu il partit mais se jura d'avoir sa peau, qui n'était pas si nette puisqu'il avait vu ça et là quelques poils sous son menton. Écumant de sueur plus que de rage, dans l’ascenseur et dans sa chemise à col Mao, Izambard ne savait même pas qu'il lui restait à peine douze heures à vivre.

*****

— Mais vous avez cent ans?

— Non, je suis à deux ans de la retraite. C'est l'air d'ici, il fait vieillir.

— Vous êtes européen n'est-ce pas?

— Tout le monde sur le marché, monsieur, tout le monde maintenant.

Et c'était vrai que, à regarder de près le visage des marchands, on voyait les coups de maquillage, au doigt et au pinceau, les moustaches se décollaient, les couleurs des yeux n'étaient pas raccord, et le bronzage pas du tout uniforme. L'odeur, même l'odeur était trop musquée pour être crédible.

— Tiens, c'est vrai, je n'avais pas remarqué…

— Tout change très vite, c'est sûr, il y a cent ans ou presque ce n'était pas comme cela, c'est sûr.

— Vous avez connu cela?

— Le décor, c'est le décor qui a changé d'abord. L'ancien était trop usé par la foule. Tout s’effondrait, on ne reconstruisait pas assez vite. Maintenant c'est plus hygiénique, il change tout les deux ans. Et les acteurs sont meilleurs que les locaux, les touristes n'y croyaient plus, c'est mieux comme cela.


Izambard, tout en dépliant machinalement les étoffes bien rangées devant lui, réfléchissait au parfum de la glace qu'il commanderait sur la plage. C'est bien la première fois qu'il parlait à un indigène en vacances, et finalement il n'était pas mécontent que cela soit quelqu'un de civilisé.


— Bah, il reste la nature, loin derrière, pour la touche naturelle!

— Ça aussi, c'est du carton. La grande vallée a été remblayée par les déchets, c'était devenu trop insalubre, ils ont bâti des parkings pour les navettes.

— Vous divaguez, j'y vais même demain en excursion… si Dieu le veut comme on dit ici!

— C'est faux! Du faux! Ils ont reconstruit deux vallées parallèles de part et d'autres de l'ancienne vallée… à l'identique, plus ou moins. Les touristes ne font même pas la différence et ça multiplie par deux les flux et le flouz.

— Et bien les journaux n'en ont jamais parlé le vieux!

— Il n'y a pas de journaux ici, depuis qu'ils ont bombardé les écoles les gens ne savent plus lire, alors cela ne sert à rien.

— Évidemment, si les gens ne savent pas lire cela ne sert à rien, c'est logique.

— C'est cynique monsieur, mais je n'ai pas le droit de vous parler en européen, je dois arrêter, rouhia!

— Vous parlez la langue?

— Par contrat je connais au moins vingt mots, cela suffit.

Izambard regardait la longue allée bondée de touristes, en couple, en short, avec des enfants le nez dans leur glace, et tous les dix mètres un policier à moustache.

— Vous avez été à l'université vous?

— Bien-sûr, cinq ans!

— Je m'en doutais. Et voyez-vous, il n'y a rien de mieux que l'éducation pour se civiliser. Quand ces métèques s'y mettront, leur problèmes se résolveront.

— Vous n'y êtes pas du tout, c'est le contraire. Tout est plus simple depuis qu'ils ont fermé les universités et les écoles. Pour le tourisme et le terrorisme, pas besoin d'études très poussées.

— Le travail c'est sacré monsieur, quand on a un travail on s'écarte de la voyoucratie.

— La moustache ou la barbe, soldat ou rebelle, y'a rien d'autres ici mon bon monsieur.

— Réduire cela à une histoire de pilosité, vous avez du être le cancre de votre université. Les fameux barbus, c'est ça? Mon pauvre, c'est une farce pour effrayer les touristes, un tapage médiatique pour effrayer les banques centrales! Même les drogués qui mitraillent au hasard dans nos villes sont de services secrets orientaux… vous ne comprenez rien au marché mon ami !

— Nikomouc, je ne vous parle pas de cela, eux gagneront un jour, grâce à l'éducation des masses.

— Et comment le savez-vous?

— J'ai été barbu.

— Vous n'aimez pas le lard?

— Ça n'a rien à voir, j'aimais la liberté…avant.

— Plus maintenant?

— Non maintenant je suis vieux… j'ai presque cent ans, je m'en fous bien de l'avenir. Mais partez, les volets se ferment, les soldats vont arriver et nettoyer la scène.

— Je ne crains rien je suis un client.

— Peut-être, mais cela fait au moins trois jours que vous ne vous êtes pas rasés.

— Et alors, je suis en vacances?

— Ça n'a rien à voir, la barbe ça commence toujours comme cela, et les banques veulent couper le mal à la racine.

— Les banques centrales?

— Oui, elles sont très regardantes sur la qualité des vacances de leurs cochons.

Izambard n'eût pas à le quitter puisque ce fut le faux marchand à corne de girafe qui s'en alla. Tête de con, grogna-t-il entre le chambardement des étals, on n’avait pas idée de gâter les vacances des autres avec des idées compliquées et des vérités ennuyantes. Il avait gardé à la main une étoffe et ricana bêtement en remontant l’allée, les yeux collés au tissu, si bien qu'il se trompa de rue, tournant à gauche lorsqu'il aurait fallu obliquer à droite, puis inquiet, rebroussant sur la gauche quand il aurait pu tourner à droite. Il lui restait six heures à vivre, tout au plus.

*****

Les nuits de là-bas tombaient sèchement. Sans éclairage public et fatiguées de se cogner aux coins des maisons à l'heure du couvre-feu, les ombres vidaient les rues sitôt la lune levée de peur de se faire remarquer. Izambard franchement égaré regretta son repas perdu et la clarté de sa chambre bon marché pour quelqu'un à son niveau de salaire. Venir profiter du taux de change était une chose confortable, sentir la sueur rouler sur ses poils hérissés de panique en était une autre absolument pas prévue au contrat. De peur qu'on le remarquât, il enroula l'étoffe autour de son visage et enfouit ses mains grasses dans les poches de son short afin qu'on ne vit pas la pâleur de sa peau aux rayons sélénites. Il accéléra le pas. Si ses souvenirs universitaires ne le trahissaient pas, il fallait tourner le dos à la Lune pour aller vers le Nord, regarder la mousse aux pieds des lampadaires, où quelque chose comme cela, et comme la Lune devait bien se lever au Sud il lui tourna le dos et suivit son ombre allongée sur la route de terre. De longues minutes en prise à l'accroissement de sa trouille de gras décideur de bureau. Ici, il était nu. Sans pouvoir. Il avait bien quelques billets, mais les toucher de ses doigts potelés augmentait sa paranoïaque terreur.


Enfin au loin une tâche dans la nuit. Il avait le pantalon trempé de sueur. C'était sûrement le commencement d'une civilisation ou quelque chose comme cela. Une nébuleuse et un attroupement autour d'une petite baraque, odeur de friture, petite musique dans une radio de fortune. Il s’approchait et vit à dix mètres l'uniforme rassurant de militaires. Sauvé ! Ils devaient bien parler sa langue, il pressa le pas et se fendit d'un sonore « rouhia ! » en déboulant dans leur dos, les mains promptement tirées de ses poches comme pour les embrasser.


Les moustachus lâchèrent leur verre, l'un rebondit sur la terre l'autre se fendit et répandit un breuvage plus catholique que mahométan, et quant à eux, l'un tituba en s'emmêlant les bottes et l'autre mis en joue sa mitraillette qu'il portait en bandoulière à la manière des chasseurs de bécasses. « Rouhia ! ». Encore. Cela fit rire Izambard, les nerfs ou bien les circonstances, de voir les représentants de l'ordre, ses sauveurs, effrayés comme cela jusqu'à rouler par terre. Il avança encore, jusqu'à voir leur visage et fut surpris que sa peur à lui, déjà disparue dans un gros soulagement pneumatique, se fut transmis à ces deux-là, un peu blêmes et jurant un patois oriental. Heureusement que la mitraillette s'enraya, sinon il fut découpé en deux par une rafale de cinq cinquante-six.


« Mais non, mais non, c'est moi Izambard, touriste à l'hôtel Tropique Dromadaire! ». Il imagina bien que sa fiche de police dûment remplie au premier moment de son débarquement se soit répandue à tous les services pour la protection du secteur le plus performant du pays. Il enleva son foulard, maintenant à portée de crosse. Les moustachus se relevèrent, les béquilles tremblantes, échangèrent un regard d’un soulagement inouï, ils avaient vu la mort, et après un instant tragique, ils éclatèrent de rire et tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils étaient fin saouls, et cela rassura Izambard de retrouver un peu d'Occident dans cette nuit affreuse de misère et de ténèbres. En quelques gestes il fit comprendre que c'était sa tournée, quelle que soit la qualité du tord-boyaux. Mais remis droits dans leurs bottes trouées, les moustachus se reprirent, et celui au teint le plus clair lui adressa la parole dans un français très commode :

— Non, on ne boit pas pendant les heures de service, et encore moins pendant le couvre-feu, c'est cause de rupture de contrat. La loi, c'est important.

— Évidemment, moi je ne suis pas d'ici, je ne connais pas trop la loi… Je suis en vacances à l’hôtel. Izambard. Maximilien Izambard.

— Je dois vérifier. Il me faudrait vos papiers et votre laisser passer pour violer le couvre-feu.

— Mais les documents sont à l'hôtel… et le couvre-feu, diable, pourquoi donc un couvre-feu ?

— Afin que l'incendie ne se répande pas.

— Enfin il n'y a pas l'ombre d'une brindille à allumer.

Le soldat devint méfiant en projetant la lueur de sa torche sur les joues grises d'Izambard. Il recula d'un pas et demanda prestement à son collègue de désenrayer sa mitraillette. Izambard était ennuyé, il n'aimait pas trop ces indigènes, militaires ou pas, le blanc c'était lui, par contrat. Il s'essaya à un monologue racialiste sur la qualité de la servilité orientale.

— La barbe à la fin, vos papiers ou je vous ramène au poste.

— Hors de question. Ramenez-moi à l'ambassade.

— Elles ont sauté… jamais reconstruites. Le consulat est fermé jusqu'à mercredi. Alors au poste. Mais si c'est une question d'or….

— Bon, bon, on peut s'arranger. J'ai du flouz, je sais bien par ici que vous n'êtes guère payés…

Là les deux comiques se reculèrent pour parler à l'ombre du feu de bois qui donnait le change à la poêle pleine de friture. De l'ombre on entendit un rire pas vraiment rassurant et le cliquetis de la mitraillette enfin opérationnelle.

— Effectivement on peut s'arranger et vous ramener à l'hôtel sous bonne garde. Mais cela pourrait vous coûter cher à chaque barrage. Mieux vaut ne pas trop diviser le pognon. Ça ne vous coûtera pas moins cher, mais enfin, pour nous c'est mieux. C'est mathématique.

Voilà enfin de bons et malins cartésiens, preuve de la bêtise de la presse tiers-mondiste qui n'y voit que des scrupuleux religieux et corrompus et tout et tout.


— Alors enfin on va vous menotter, ainsi vous passerez pour un prisonnier, et les prisonniers n'ont pas à payer au barrage, c'est notre responsabilité.

— D'accord, c'est une excellente idée, on boira plus tard.

— Plus tard, dit l'autre soldat, donne-moi ton fric.

Et sans attendre il le menotta et lui fit les poches. Les pinces serraient fort et attrapaient dans la fermeture métallique de petits plis de peau.

Parfait, pensa Izambard, voilà de bons acteurs, ils ne font pas semblant. Les autres tomberont forcément dans le panneau, avec un peu de chance je serai à l'hôtel avant la fin de la nuit pour ne pas perdre aussi le brunch des fêtards, si je ne me trompe ce soir c'est la soirée cabaret, on peut toujours s'y arranger pour des extras sans trop payer… Et il reçu un bon coup de crosse entre les omoplates quand les deux compères le poussèrent vers un autre coin des ténèbres, au bon vouloir d'une rue encore plus pâle que les autres. Oh là là, quelle chance mon vieux Maximilien, des pros !

****

Alors qu'il marchait dans le noir absolu, un foulard de nouveau sur la tête, le canon lui piquant le bas du dos quand il n’avançait pas assez vite, il se demanda s'il n'y avait pas une anguille sous cette roche-là. Après tout, l'hôtel ne devait pas être si loin et il y avait bien assez de sous pour corrompre deux lampistes, pourtant ils marchaient depuis un temps incertain et vraisemblablement long comme un jour sans pain. Mais dans le noir on ne sait plus bien, tous les monstres sortent de dessous le lit, enfin pour dire que la trouille remontait le long de sa colonne vertébrale, enfin se formaient des images d'égorgement dans son esprit assourdi par la faim, et comme il était aussi bâillonné il n'avait plus qu'à la fermer. Il pensa néanmoins que pour des vacances cela pouvait être un concept stimulant et qu'il pourrait transformer la peur en excitation. Bien possible que les touristes à la couenne un peu dure se lassent des plages, des pierres historiques et des bières fraîches, nourris aux images de décapitations, de viols et de déflagrations, un cochon de renard pourrait bien en faire son gras. Et pourquoi pas lui ? Tourisme terroriste de masse. Cela ne le rassura qu'à moitié, pas la meilleure, et pour comble il se prit les pieds dans un fil tendu en travers de la route et s'étala la tête la première sur le chemin. Il entendit à peine les crépitements des machines et ne vit, et pour cause, les éclairs déchirant la nuit à la bouche des fusils : il s'assomma sur une pierre, perdant encore une vingtaine de minutes sur son crédit de vie.

Des gens, des hommes jeunes, parlaient en patois. Cela dit, on comprenait très bien, comme comprennent les condamnés le charabia de la dernière onction.

— Merde alors, c'est quoi ce gros porc ?

— Enlève-lui son foulard, on va bien voir…

Et quelqu'un tira avec force le foulard d'Izambard qui faillit en tomber de la chaise où quelqu'un l'avait assis.

— Voilà, c'est pas du tout notre homme.

— Mais qui t'a refilé ce tuyau percé ?

— Des informations de première main… et payées encore !

— Chères ?

— Non… Y'en a tellement sur le marché, cela ne vaut plus rien.

Les subalternes, les employés, ont rarement de bonnes idées. Il faut attendre le chef. Ébloui par une vive lumière Izambard sentait son nez comme une patate, écrasé et couvert de poussière. Comme personne ne lui avait retiré les menottes, il reniflait désemparé un mélange de sang, de morve et de terre séchée, ce qui le fit bruyamment (et par deux fois) éternuer.

— Mais bon dieu qu'il se taise, il va nous faire repérer… éteins la lumière j'entends des pas.

On fourra sous le pif d'Izambard un canon et dans la pénombre de l'endroit il distingua un petit comité de quelques grands gaillards barbus occupés à tendre l'oreille vers ce qui semblait être la rue. Voilà ma veine, pensa-t-il, je suis passé de moustachus un peu louches à des barbus pas très clairs. Et c'est vrai que l'un était franchement mat, ou tout au moins cuivré par le soleil du désert. Alors c'est donc cela, quelle émotion… il ne pensa plus dès lors qu'à bien serrer son bas ventre pour ne pas rajouter trop de pittoresque à cette scène déjà bien corsée. Il n'avait plus faim mais comme un creux plein d'un liquide acide dans le bide. Et l'envie d'éternuer le pris.

— Baut me boucher… je bais édernuer…

Le danger semblait passé, l'un des grands types en treillis lui tordit le nez dans le foulard et le plus discrètement possible le vaillant touriste Izambard se tira le jus.

— C'est dégueulasse.

Le gars lança le tissu au sol comme s'il fut plein de merde.

Et les gars s'assirent tous, la mine dépitée, et sans faire plus attention au prisonnier ils commencèrent une discussion calme et monotone dans un langage sûrement codé (hoquets, gémissements, et vagues soupirs).

On frappa à une porte du fond, trois coups puis deux plus rapides. Le plus petits des trois hommes, ils n'étaient guère plus, se leva et l'ouvrit. Une femme entra avec la grâce d'un félin et retira son foulard en regardant Izambard. C'était la fille de la réception. Sûr, j'en étais sûr, pensa-t-il, et il s'en voulut d'avoir été grossier plutôt que charmeur avec trois billets comme pourliche. Et en même temps il ne pouvait que noter son acuité de comptable ; elle avait bien au moins trois poils au menton. Il regarda le sol pour ne pas trop supporter le poids de son regard, penaud et assis les menottes dans le dos. Il ne vit pas celui du fond avec de grandes lunettes noires malgré la nuit encore bien accrochée et la faible lueur d'une petite lampe à pétrole. Il n'avait qu'une petite barbe bien taillée, rien de très impressionnant. Cela devait donc être le chef. Il appelait la réceptionniste qui vraisemblablement ici portait des messages et des petits paquets et après avoir arraché un dernier balancement de la tête de chacun des hommes, il lui murmura à l'oreille quelques mots, sur quoi il disparut par la porte non sans avoir frappé les cinq coups dans le bon sens et avec le même tempo.

On attendit cinq bonnes minutes dans le silence. Izambard releva la tête et croisa le regard plein de haine d'un des deux soldats, partisans ou terroristes, c'est au choix, assis par terre. A se demander ce qu'il lui avait fait, ce qu'il pouvait bien avoir contre un touriste. Il grogna et son camarade le fit taire. Les ordres sont les ordres. La discipline c'est la réussite. Le camarade se leva, prit l'étoffe sale et lui détacha les menottes pendant que la femme lui bandait les yeux avec l'étoffe souillée.

— Debout. Il fera bientôt jour. Tu va rentrer dans ton hôtel, étranger, prendre tes affaires et partir directement dans ton pays. Voilà.

— Mais…,Izambard pensa à ces derniers jours de vacances,… vous n'allez pas me tuer ?

— Il n'y aucun contrat sur toi… nous ne sommes pas des tueurs, mais des combattants.

— Simplement monsieur, il me reste de belles journées de vacances dans votre beau pays alors…peut-être…je pourrai parler en bien de vous si vous me laissez un peu de temps.

— Tu as vu nos visages, tu peux nous dénoncer.

— Je ne dirai rien, juré, vous vous ressemblez tous, qui ferait la différence ?

— C'est méprisable tes paroles. La valise ou le cercueil, c'est toi qui choisis étranger. Tu sais compter ?

— Mais jusqu'au milliard et plus, je bosse pour les banques centrales !

— Tu es plus qu'un touriste alors, le chef aurait du le savoir… c'est ta chance va. Alors voilà, on va t'amener à un endroit, à pied, à cette heure là il n'y a plus de moustachus, ils sont trop saouls ou déjà endormis, les gens vont travailler sur les places, idéal pour être anonymes, les travailleurs se ressemblent tous… il n'y a pas encore de touriste. Et puis quand tu ne sentiras plus ma main sur ton épaule, tu compteras jusqu'à cinquante et tu enlèveras ton bandeau. Voilà. Tu seras au pied de ton hôtel.

Pendant cette explication bien précise, ce ne fut que froissement de tissu, grand chambardement et vêtements mis les uns par dessus les autres. Ça sentait même le café. Et un gâteau, certainement, enfin du sucre qu'on mâchait entre deux aspirations bruyantes. Ce n'est pas très correct, pensa Izambard, peut-être même hors des lois internationales cette façon de traiter des prisonniers qui n'ont pas mangé depuis la veille. Et après un rapide calcul du manque à gagner s'il décampait selon les directives des camarades, il prit la décision, la peur définitivement remplacée par la faim, de profiter de son contrat jusqu'au dernier moment, et sans la bénédiction de personne. Un peu idiots ces terroristes, trop tendres, finalement pour l’emporter dans un quelconque rapport de force. Des ploucs, rien à voir avec les égorgeurs des journaux. Lorsque la main quitta son épaule, il entendit la culasse engager la première balle dans le canon, petite musique qu'il confondit avec le cliquetis des lourdes clés qui tournent dans les serrures des vieux portails et qu'on appelle parfois la Liberté.

Bien qu'il n'y ait aucune morale à cette histoire plus ou moins vraie, les voyagistes (rachetés par les banques centrales après leur faillite) prirent grand soin de stipuler dans le contrat des futurs cochons de parfaitement s'épiler et de ne plus sortir même lors des excursions, de ne plus sortir de l'hôtel du tout, de rester dans les chambres, et pour les commerçants les plus précautionneux de ne plus sortir de l'aéroport, au moins le temps d'y construire, en bout de piste, de nouveaux hôtels particulièrement adaptés avec bordels et vins à volonté. Quant à Izambard, comme la qualité de l'armement local laisse à désirer (les banques centrales ayant aussi racheté etc.), il n'est pas impossible de le croiser, dit-on, déguisé en vendeur de sandwichs turcs, dans le marché déserté.

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